18.03.2010

Le jeu de la mort, ou les ressorts de l'obéissance

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Hier soir, comme sans doute beaucoup de français, j'ai été bouleversée par l'émission "le jeu de la mort", sur France 2. Pour ceux qui n'auraient pas suivi, il s'agissait de reproduire dans un faux jeu télévisé l'expérience de Milgram faite dans les années 60, où des volontaires ont la possibilité d'envoyer des décharges électriques croissantes à un "candidat" lorsqu'il se trompe en répondant à une liste de questions.

 

Le film, et le débat qui a suivi, a porté majoritairement sur la différence supposée de taux de "tortionnaires" entre l'expérience non télévisée (l'autorité étant représentée par le scientifique) et l'expérience télévisée (l'autorité étant représentée par l'animatrice, elle-même guidée pour les ordres qu'elle donne, par une équipe scientifique en coulisses). Or des expériences plus récentes avaient montré que l'expérience en laboratoire pouvait aussi conduire à des taux d'obéissance criminelle comparable ou supérieurs au "jeu de la mort". Frédéric Joignot, du Monde, décortique bien les tenants et aboutissants de l'histoire de ces expériences et notamment de l'influence des travaux de Hannah Arendt sur ceux-ci.

 

Pour moi la question se place donc sur la première partie du débat (je n'ai pas regardé la deuxième, mon lit m'inspirant bien plus que Morandini), ou la question de l'obéissance et de la négation de ses propres valeurs a été correctement posée notamment par Claude Halmos et la philosophe présente, même si j'ai été frustrée par l'évitement de certaines questions d'éducation (j'y reviendrai). Alexandre Lacroix, directeur de Philosophie magazine, se contentant d'embrayer sur la thèse du film et de l'équipe scientifique, mettant en avant la néfaste influence des images et de la méchante télévision qui transforme les agneaux que nous sommes en bourreaux.

 

Frustrée je suis, car l'obéissance aveugle est une constante des génocides passés et présents, y compris les très récents (la Bosnie, le Rwanda c'est hier). L'émission et le débat qui a suivi ont, de manière déplorable, mis l'accent sur le fait que cette attitude de soumission à l'exécution de la violence n'est pas condamnable (on s'empresse de consoler les candidats en leur révélant la supercherie, on admire la jeune femme qui s'est rebellée et a arrêté le processus tout en se dépéchant de montrer qu'elle est tout autant humaine que le jeune homme qui a dit être "obligé" de continuer).

 

Aucune analyse n'a été tentée sur les raisons du refus. A la signature du contrat d'abord, question posée par Claude Halmos. Il me semble que le film fait état de 100% d'acceptation du contrat parmi les 80 candidats sélectionnés. Si c'est le cas posons-nous la question de la sélection d'une part ; si ce n'est pas le cas n'aurait-il pas été intéressant d'étudier la typologie des personnes refusant le contrat ?

 

Au refus de continuer l'interrogatoire ensuite. On nous dit qu'environ 20% des questionneurs ont, a un moment ou un autre, arrêté le "jeu". Il n'est fait aucun état d'une éventuelle analyse d'un tel comportement. Or quel est l'intérêt de l'expérience si on ne se penche pas sur les causes ?

 

Qu'il est facile d'hurler avec Alexandre Lacroix sur la perte des valeurs de "décence" et sur l'effet délétère de la télévision ! Mais la télévision n'a fait que remplacer les anciens maîtres, et la question centrale est : pourquoi des adultes a priori bien élevés et insérés, ont un comportement criminels quand le maître le leur ordonne ?

 

Pourquoi aucun questionnaire sur leur éducation, leur vécu, leurs expériences de petite enfance, enfance, adolescence, n'a été soumis, si possible avant le "jeu", aux candidats ?

 

Qu'est-ce qui fait que, de tous temps, certains se soumettent à un régime nazi, rouge, ethnique, à un patron, à une animatrice de télé, pour commettre l'irréparable en s'en lavant les mains (et malgré des convictions opposées) ?

 

Et surtout, surtout, question centrale pour notre avenir en tant que société, qu'est-ce qui fait que certains ne s'y soumettent pas ? La jeune femme a simplement dit "c'est moi, je suis comme ça", cela a suffi comme réponse aux débateurs. Un peu léger, non ?

 

Un début de réponse a été apporté par la jeune philosophe dont décidément je n'arrive pas à retrouver le nom. A l'attitude de l'obéissance inconditionnelle elle oppose celle du libre arbitre et de la formation à la désobéissance, de la formation des esprits. En cela très française, elle se préoccupe d'éduquer l'esprit alors que le film a bien montré que les questionneurs agissaient tous contre leurs convictions. Les convictions ne suffisent donc pas, il faut quelque chose de beaucoup plus instinctif, primal (une candidate a dit "c'est physique" pour arrêter) pour refuser de faire le mal. Quelque chose de l'ordre du respect de soi-même et du respect de l'autre, que l'on a vécu dans sa chair et dans son jeune cerveau en construction.

 

Je m'y retrouve parfaitement puisque, profondément convaincue de la nécessité de la non-violence à tous les niveaux de la vie, je n'en suis pas capable au quotidien. J'aurai donc probablement fait partie des 80% de tortionnaires, cela me fait hurler mais c'est sans doute la réalité. Et les racines de cette obéissance sont probablement dans l'obéissance totale qui m'a été demandée petite, châtiments à l'appui. Comme une grande majorité d'occidentaux et d'autres peuples du monde. On ne parle pas de maltraitance, mais de violence éducative ordinaire. Nier sa souffrance à commetre le pire, nier la souffrance de l'autre, légitimer un ordre illégitime, on en trouve des exemples multiples dans des contextes bien moins graves, tous les jours, à l'école et à la maison, au travail et dans la rue.

 

J'attend que les scientifiques français aient le courage d'explorer ces raisons, pas qu'ils nous servent une Nième diatribe sur "oh la vilaine télé".

 

Photo : "le jeu de la mort" sur Télérama

Commentaires

Commentaire très interessant et pertinent (comme toujours !) ; je n'ai pas le temps d'argumenter (post pendant mes horaires de taf)
j'ai donc vu en partie, pas le débat, qui me révulsait d'avance, mais la vision de cette émission m'a entrainé ce matin à préciser vigoureusement mon refus d'adhérer aveuglement à la "bonne parole" de mon employeur, entre autres conséquences indirectes... sur ce, j'y retourne.

Écrit par : la petite sur la photo | 18.03.2010

Je n'ai pas regardé l'émission alors je vais peut-être tomber à côté, mais je ne peux pas croire que 80 personnes prises au hasard acceptent le principe même de l'émission, sans parler d'aller jusqu'à un choc mortel. Gagnaient-ils une grosse somme d'argent en acceptant de participer ? Parce que franchement, même s'il fallait donner des chocs électriques à un chien pour 10 000 euros j'aurais refusé... le principe est ignoble ! Même le regarder à la télé je peux pas !
Ensuite aller jusqu'à la dose mortelle ou pas, c'est beaucoup plus "facile" quand on a mis le doigt dans l'engrenage, ou la grenouille dans la casserole... mais pourquoi mettre le doigt dans l'engrenage ???

Écrit par : marianne | 18.03.2010

Marianne, que ce soit dans l'expérience relatée hier ou dans celle de Milgram il y a 50 ans, les participants recevaient un dédommagement minime. Dans les deux cas le principe était de recruter des volontaires pour une expérience ou la mise au point d'un nouveau jeu télévisé. Et oui, 100% des gens visiblement ont accepté le contrat, qui ne parlait évidemment pas de choc mortel mais de décharges électriques envoyées en punition de mauvaises réponses.

Écrit par : Duchesse | 18.03.2010

Chère Duchesse,
Je vous lis avec beaucoup de plaisir, votre billet est excellent? Vous montrez bien que la télévision, même dans ses bons moments, reste superficielle.
Reste que notre éducation, qui à pour base l'obéïssance aux parents, aux maîtres, et qui permet un socle à la vie en société, peut aussi individuellement laisser un trou dans l'application du libre arbitre.

Écrit par : Gégé | 20.03.2010

Je trouve ton article très intéressant, il m'aide à mettre des mots sur ce que m'a évoqué ce documentaire. Je me disais en le regardant que j'aurais eu probablement beaucoup de mal à faire face à l'autorité, que je me serai sans doute effondrée en larmes et que j'aurais quitter le jeu sans parler. Le lien avec l'éducation que l'on reçoit est évident...
Cela dit, ce documentaire m'a laissé un sentiment très désagréable vis à vis de la télé. Les images des vrais "divertissements" où les gens "jouent" à se faire mal, au début, m'ont fait réaliser à quel point la télé peut être violente et même si choisir ses programmes relève de la responsabilité de chacun, je me sens agressée par cette "boîte noire" qui propose autant de violence.

Écrit par : Sofia | 20.03.2010

nous n'avons pas (surtout moi) souhaité regarder plus longtemps cette émission, parce que j'ai vraiment du mal avec cette idée et puis oui... il ne s'agissait là que de candidats qui acceptaient au moins de passer à la télé pour une expérience, quid de ceux qui ne le désirent pas ?

et pour ce qui est de l'idée de l'obéissance, cela me fait penser à un excellent film vu récemment en DVD : La faute à Fidel, à un moment la petite Anna doit faire la différence entre "être un mouton de panurge" et "participer à un mouvement de groupe pour changer les choses"...

Écrit par : Sophie | 20.03.2010

personnellement, j'ose croire que j'aurai eu cette capacité à dire non, sans pouvoir l'argumenter vraiment d'ailleurs en séance, mais en disant non obstinément, comme je l'ai d'ailleurs déjà fait lors de choix professionnels ; dire non, et quitter le débat ou la société, tout en étant bouleversée

par contre, ma fille ainée, qui a vu l'émission,18 ans sous peu et astreinte à 8 heures de philo par semaine, m'a confié que sans doute même tétanisée, elle n'aurais pas pu, pas osé dire non, quitte à pleurer sur place en actionnant la manette de commande...

mais notre perspective n'imaginait meme pas que nous ayons eu le choix de ne pas être sur ce plateau de télévision, car par essence, je ne m'y vois pas.

Écrit par : la petite sur la photo | 23.03.2010

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